Le débat enflamme désormais la sphère politique et sociale à l’aube de 2026. Alors que les maisons closes, fermées en 1946 par la loi Marthe Richard, semblent sur le point de faire leur retour en France, la question de l’évolution de la prostitution dans les grandes cités soulève des enjeux profonds et complexes. Cette proposition portée par le Rassemblement National (RN), par la voix du député Jean-Philippe Tanguy, promet de remettre sur le devant de la scène un sujet longtemps occulté ou régulé par des lois abolitionnistes. L’idée d’ouvrir de nouveaux espaces sous forme de coopératives tenues par les prostituées elles-mêmes provoque autant d’espoirs que de contestations. Ce mouvement peut-il répondre aux problématiques d’exploitation, de sécurité et de reconnaissance des travailleuses du sexe dans un contexte urbain marqué par la digitalisation grandissante de la prostitution et la persistance des violences ?
Traditionnellement, la France s’est positionnée du côté de l’abolition, notamment depuis la loi de 2016 qui pénalise les clients et crée un parcours d’accompagnement pour les personnes souhaitant sortir de la prostitution. Ce cadre, bien que contesté, a façonné une politique visant à réduire la demande et venir en aide aux victimes. Cependant, le constat sur le terrain fait état d’une recrudescence des risques, mêlés à des formes nouvelles d’exploitation numérique. Dans ce paysage mouvant, la réouverture de maisons closes coopératives incarne un choix de société qui divise, remettant en cause les fondements législatifs et philosophiques établis depuis plus de sept décennies.
Sommaire
- 1 Les maisons closes à l’épreuve du temps : une renaissance envisagée sous forme coopérative
- 2 Impact de la pénalisation des clients sur la réalité sociale des prostituées en milieu urbain
- 3 Les voix de l’opposition féministe face à la réouverture des maisons closes
- 4 La réalité de l’exploitation sexuelle des mineurs et ses implications pour la société
- 5 Perspectives et enjeux futurs : entre nouvelles propositions et réalités sociales
Les maisons closes à l’épreuve du temps : une renaissance envisagée sous forme coopérative
Depuis leur interdiction en 1946, les maisons closes ont traversé une histoire où l’ombre et la clandestinité ont prévalu. Ces lieux, souvent perçus comme des espaces de contrôle, marquaient un temps où la prostitution était institutionnalisée mais strictement encadrée. Le projet défendu par Jean-Philippe Tanguy propose une alternative moderne : des établissements gérés par les prostituées elles-mêmes, sous forme de coopératives, pour renouer avec une forme d’autonomie économique et organisationnelle.
Cette proposition législative, soutenue explicitement par Marine Le Pen, vise à transformer un symbole souvent stigmatisé en un espace protecteur, capable d’assurer la sécurité et les droits des travailleuses du sexe. Le mode coopératif, concept novateur dans le domaine, pourrait permettre une gestion collective, limitant ainsi le risque d’exploitation par des tiers, traditionnellement incarné par le proxénétisme. L’autogestion offrirait potentiellement une meilleure reconnaissance du travail effectué, ainsi qu’une visibilité juridique inédite.
Cependant, cette vision s’inscrit dans un contexte où l’exploitation sexuelle, notamment des mineurs, demeure un enjeu majeur. L’âge moyen d’entrée dans la prostitution étant de 15 ans, la question de la régulation des maisons closes soulève des inquiétudes quant au risque de banalisation ou de facilitation de ces dérives. La dimension concrète de cette proposition montre une nouvelle orientation, mais sans garanties absolues que ce modèle coopératif puisse endiguer toutes les formes de violence et de contrainte psychologique observées dans les milieux du travail sexuel. Des exemples tirés d’expériences à l’étranger, où des maisons closes légales ont été mises en place, montrent que la lutte contre le proxénétisme reste un combat permanent, même dans un cadre encadré.
L’opposition, notamment de groupes féministes et d’associations de défense des droits des femmes, s’appuie sur le fait que réautoriser les maisons closes signifierait une forme de reconnaissance institutionnelle de l’exploitation du corps féminin. Pour ces acteurs, un tel retour pourrait contrarier la volonté abolitionniste et insuffler une façade légale à un système fondé sur une domination masculine persistante. La controverse est à la croisée des modèles éthiques, légaux, et sociétaux.
La loi de 2016, qui a fait de la France un des premiers pays à pénaliser l’achat d’actes sexuels, a profondément modifié les dynamiques autour de la prostitution. Son objectif était clair : réduire la demande pour diminuer la prostitution et promouvoir la sortie des personnes prostituées via des dispositifs d’accompagnement social. Pourtant, moins de 4 000 femmes ont bénéficié du parcours de sortie depuis sa mise en place, alors que l’on estime aujourd’hui à environ 40 000 le nombre de personnes en situation de prostitution dans le pays.
Dans les grandes villes, la pénalisation des clients a eu pour conséquence majeure un déplacement de la prostitution vers l’invisible, multipliant les risques pour les prostituées. En s’éloignant des espaces publics surveillés et des réseaux traditionnels, ces travailleuses du sexe deviennent plus vulnérables face à l’insécurité, aux violences physiques et morales. Jean-Philippe Tanguy dénonce justement ce paradoxe, soulignant que la priorité devrait être donnée à encadrer la profession pour protéger les personnes concernées plutôt que de stigmatiser leur clientèle, ce qu’il perçoit comme une aggravation de leur situation.
Cette évolution s’accompagne d’une montée des formes d’exploitation numériques qui transcendent les limites physiques des villes. Les plateformes comme OnlyFans ou Mym, où plus de 80 % des utilisateurs sont des hommes, ont démocratisé la vente de contenus à caractère sexuel. Cette économie digitale représente aujourd’hui plusieurs milliards de dollars, décuplant l’ampleur du secteur et posant de nouvelles questions en matière d’encadrement et de protection. Le proxénétisme s’est lui aussi digitalisé, avec des « managers » contrôlant à distance les revenus et les activités des personnes prostituées. Ce phénomène illustre la complexité du phénomène et les défis juridiques et sociaux qui l’accompagnent.
La pénalisation a aussi mis en lumière la persistance des violences masculines dans le cadre de la prostitution, puisque 99 % des clients identifiés sont des hommes et que la majorité des violences exercées sur les personnes prostituées proviennent d’eux. Cette statistique met en relief un enjeu fondamental : la nécessité d’éduquer et de changer radicalement les comportements masculins, ce qui dépasse largement la sphère réglementaire et relève d’une transformation culturelle profonde.
Les voix de l’opposition féministe face à la réouverture des maisons closes
Face à la proposition du RN, une coalition diverse regroupant figures politiques et leaders associatifs s’oppose fermement à la réouverture des maisons closes. Parmi eux figurent notamment François Hollande, Fabien Roussel, Laurence Rossignol et Olivier Faure, ainsi que des associations emblématiques comme le Mouvement du Nid. Cette opposition repose sur un principe fondamental : la prostitution n’est ni un métier comme un autre, ni une simple liberté individuelle, mais un système d’exploitation et de domination structurelle.
Leur argumentaire souligne que les hommes restent majoritairement les instigateurs et bénéficiaires directs de la prostitution, que ce soit en tant qu’acheteurs ou proxénètes. Ils rappellent que la mise en avant d’un modèle coopératif pour les maisons closes constitue une illusion, car tant qu’il existera une demande masculine pour l’accès au corps des femmes, les violences et la contrainte économique resteront omniprésentes. La glamorisation de la prostitution sur les réseaux sociaux ne doit pas masquer cette réalité fondamentale.
De surcroît, ces groupes insistent sur la nécessité de concentrer les efforts publics dans la lutte contre le proxénétisme et les violences sexuelles, domaines pour lesquels les moyens restent encore largement insuffisants. Alors que seulement 1 300 clients sont verbalisés chaque année, il s’agit de repenser l’action publique afin d’aller plus loin que la simple pénalisation, notamment par un renforcement des dispositifs d’accompagnement et de prévention, en particulier pour les mineures.
Dans ce contexte d’opposition ferme, l’idée de coopératives autogérées est perçue par certains comme un dangereux retour en arrière, pouvant normaliser une institutionnalisation de l’exploitation et réduire l’attention portée au droit des femmes et à leur émancipation réelle.
La réalité de l’exploitation sexuelle des mineurs et ses implications pour la société
Un aspect dramatique et souvent sous-estimé de cette problématique concerne l’exposition massive des mineurs à l’exploitation sexuelle. En effet, l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de 15 ans, avec une inquiétante présence d’adolescents, y compris des garçons, dans des réseaux de proxénétisme. Ces jeunes utilisent des méthodes coercitives très élaborées : menaces, isolement, chantage à la diffusion d’images intimes, témoignant d’un système organisé et brutal.
Cette réalité souligne l’ampleur d’un phénomène qui ne se limite pas aux cercles traditionnels de la prostitution, mais s’étend largement dans le numérique et les milieux urbains. L’essor des plateformes en ligne facilite la circulation et la commercialisation de contenus, compliquant la tâche des autorités pour détecter et démanteler ces réseaux. La protection des mineurs est un enjeu clé qui doit guider toute réflexion législative ou politique concernant l’avenir des maisons closes.
Les experts et associations insistent sur la nécessité d’intensifier les moyens alloués à la lutte contre le proxénétisme et l’exploitation des mineurs, afin de répondre aux défis contemporains accentués par la digitalisation. Un changement de paradigme pourrait inclure des mesures renforcées de prévention, de soutien pour les victimes et d’éducation aux droits fondamentaux dès le plus jeune âge.
En parallèle, cette problématique rappelle l’importance d’une vigilance accrue dans l’élaboration de toute politique sur la prostitution, puisqu’un cadre réglementé mal conçu pourrait involontairement favoriser la circulation des mineurs dans ces milieux et accroître leur vulnérabilité.
La réouverture des maisons closes, en l’état actuel des rapports sociaux et juridiques, pose donc un dilemme fondamental quant à l’équilibre entre liberté, sécurité et protection des droits humains. Ce débat intense invite aussi à explorer des alternatives innovantes et respectueuses des personnes en situation de prostitution, sans reproduire des modèles d’oppression.
La proposition de réouverture des maisons closes en mode coopératif, telle qu’avancée par le RN en 2026, constitue un tournant potentiellement historique dans la gestion de la prostitution en France. Ce projet pourrait, en théorie, offrir un cadre légal davantage adapté aux réalités contemporaines, notamment par une autonomie accrue des prostituées et une réduction des risques liés au proxénétisme traditionnel. Pourtant, cette initiative doit s’inscrire dans un dialogue large et éclairé entre toutes les parties prenantes : législateurs, travailleuses du sexe, associations féministes, experts en droits humains et société civile.
La complexité de la prostitution dans les grandes villes englobe des dimensions sociales, économiques, culturelles et sanitaires que ne peut ignorer une mesure unique. Les débats montrent surtout que la seule voie législative ne suffira pas à résoudre toutes les problématiques liées à l’exploitation, aux violences et à la stigmatisation. L’expérience acquise depuis la loi de 2016 illustre la nécessité d’une approche pluridimensionnelle, alliant protection juridique, accompagnement social, sensibilisation et transformation culturelle.
Au-delà du cadre législatif, Rencontre libertine évoque une nouvelle manière d’appréhender les relations humaines et la sexualité, plus libre et consentie, ce qui pourrait contribuer à dénouer certaines tensions sociales autour de la prostitution. La mutation des comportements et des attentes des citoyens s’inscrit dans une évolution que la loi devra accompagner avec prudence et humanité.
Enfin, ce débat épineux offre une occasion de repenser en profondeur la place des femmes dans la société, leur autonomie, mais aussi la lutte contre les violences de genre. Il devra intégrer les aspirations légitimes des personnes en situation de prostitution tout en garantissant que la dignité et les droits fondamentaux soient au cœur des politiques publiques.